Un état des lieux chiffré : quand la liberté de la presse en France bascule dans les statistiques
La mission conjointe du Media Freedom Rapid Response et de Reporters sans frontières à Paris, menée du 27 au 30 mai 2024 et publiée à l’automne 2024, a mis des chiffres précis sur ce que beaucoup de journalistes ressentaient déjà dans leurs rédactions. En s’appuyant sur la base de données du MFRR et sur les signalements collectés par RSF et la Fédération européenne des journalistes entre janvier 2020 et mars 2024, elle documente 376 violations de la liberté de la presse en France, touchant 590 professionnels des médias. Cette enquête européenne, fondée sur l’analyse de cas individuels, d’entretiens avec des rédactions et de décisions de justice, transforme un malaise diffus en cartographie politique, presque un « mapping media » des atteintes au droit d’informer. Pour les journalistes français, ce diagnostic extérieur agit comme un miroir brutal, où chaque alerte sur la liberté de la presse renvoie à des arbitrages éditoriaux quotidiens.
Les partenaires du MFRR détaillent la typologie des atteintes, et ces pourcentages parlent directement au vécu des rédactions de presse. Sur la période étudiée, les agressions verbales représentent 40,6 % des cas, les ingérences 26 %, les menaces judiciaires 19 %, les agressions physiques 18 % et les atteintes aux biens 12 %, ce qui dessine un environnement où la liberté des médias ne se joue plus seulement dans les textes mais dans chaque déplacement de terrain. Ces chiffres recoupent des scènes de manif, des convocations en commissariat, des procédures bâillon et des pressions de propriétaires de médias qui pèsent sur les choix éditoriaux. Lors des manifestations contre la réforme des retraites, par exemple, plusieurs reporters de Brut et de Mediapart ont été visés par des tirs de LBD ou empêchés de filmer, des incidents désormais intégrés dans le jeu de données du MFRR et cités comme cas emblématiques d’entraves au travail de la presse. Un journaliste interrogé par la mission résume ce climat : « On passe plus de temps à anticiper les risques juridiques qu’à préparer nos sujets de terrain ».
La mission MFRR-RSF rappelle que l’état de la liberté de la presse ne se mesure pas uniquement à l’absence de censure étatique frontale, mais à l’addition de ces micro atteintes qui finissent par façonner l’autocensure. Les organisations européennes de défense de la liberté des médias, de la Fédération européenne des journalistes au réseau MFRR, insistent sur la nécessité d’un mécanisme de rapid response crédible, capable de documenter chaque atteinte et de soutenir les journalistes FEJ pris pour cible. Le rapport renvoie vers un jeu de données consolidé, mis à jour en continu par les partenaires, qui permet de vérifier les 376 cas recensés et de suivre l’évolution des menaces. Une courte note méthodologique précise que chaque incident est comptabilisé comme un cas distinct, après vérification croisée des signalements, et qu’un même événement peut concerner plusieurs journalistes, ce qui explique l’écart entre nombre de cas et nombre de professionnels touchés. Pour les rédactions françaises, habituées à regarder les classements de Reporters sans frontières comme un baromètre lointain, ce travail d’enquête agit comme un rappel : la media freedom n’est pas un acquis, c’est une bataille de tous les jours, dans chaque conférence de rédaction et chaque choix de sujet.
Concentration, service public et procédures bâillon : les angles morts d’un système sous pression
Au-delà des agressions visibles, la mission européenne sur la liberté de la presse en France pointe un autre front, plus structurel, qui concerne directement les choix éditoriaux des journalistes. Six groupes contrôlent désormais la majorité du paysage des médias, et l’empire Bolloré est jugé « très préoccupant » par les organisations européennes, ce qui interroge la capacité réelle des rédactions à résister aux lignes idéologiques imposées par les actionnaires de ces médias. Pour les journalistes français, cette concentration fragilise l’indépendance rédactionnelle et transforme la promesse de media freedom en exercice d’équilibrisme permanent entre emploi, éthique et pression actionnariale. L’éviction de plusieurs éditorialistes critiques de CNews ou d’Europe 1, régulièrement citée dans les auditions menées par la mission, illustre la manière dont une ligne d’antenne peut se durcir sans directive écrite, par simple effet de climat. Comme le note le rapport, « la crainte de déplaire à l’actionnaire suffit souvent à orienter les choix de sujets sensibles ».
Le rapport souligne aussi les coupes budgétaires jugées « sans précédent » dans l’audiovisuel de service public, notamment à France Télévisions, qui impactent directement les équipes de journalistes et les médias de service public régionaux. Quand les rédactions doivent arbitrer entre maintien des bureaux en région, enquêtes longues et formats numériques, la liberté éditoriale se réduit mécaniquement, même sans injonction politique explicite. Dans ce contexte, la protection des sources devient plus fragile, car les journalistes disposent de moins de temps, de moins de moyens juridiques et de moins de soutien hiérarchique pour résister aux demandes d’identification de leurs sources sensibles. L’affaire des perquisitions visant les journalistes du Monde après leurs révélations sur l’affaire Benalla, encore citée comme cas d’école dans le rapport et documentée dans la base de données MFRR-RSF, montre comment une enquête judiciaire peut faire peser une pression durable sur les sources et sur les rédactions.
Sur le terrain judiciaire, la transposition française de la directive anti-SLAPP, limitée aux procédures civiles, laisse hors champ les poursuites pénales en diffamation qui restent une arme redoutable contre les journalistes d’investigation. Les organisations comme le SNJ, la Fédération européenne des journalistes et RSF alertent sur ces procédures bâillon qui visent autant à épuiser les rédactions qu’à intimider les sources, et la mission MFRR appelle à une réponse plus robuste face à ces attaques. Des affaires comme les plaintes en série visant la journaliste d’investigation Ariane Chemin ou les recours engagés contre des enquêtes de Disclose sont citées comme exemples concrets de cette stratégie contentieuse, elles aussi intégrées dans les jeux de données consultés par la mission. Pour les journalistes français, l’enjeu est clair : sans véritable protection des sources et sans encadrement ferme des procédures abusives, la liberté des médias restera un slogan, pas une garantie opérationnelle, comme le montre déjà l’analyse détaillée des signaux d’alerte publiée sur la situation française par un observatoire spécialisé et reprise dans les travaux du MFRR.
EMFA, présidentielle et réflexes de rédaction : ce que la mission MFRR-RSF change vraiment
La mission européenne sur la liberté de la presse en France ne se contente pas de dresser un constat, elle formule des recommandations qui engagent directement les rédactions et leurs journalistes. Moderniser la loi de 1986 sur la concentration des médias, renforcer la protection des sources et appliquer le règlement EMFA avant la prochaine présidentielle, ce n’est pas seulement un agenda pour les juristes ; c’est une feuille de route pour chaque rédaction qui veut défendre sa liberté éditoriale. Dans ce cadre, la liberté des médias et la media freedom européenne ne se joueront pas uniquement à Bruxelles, mais aussi dans la manière dont les rédactions françaises s’emparent de ces outils pour sécuriser leurs pratiques. Le rapport insiste notamment sur la transparence de la propriété des médias et sur l’obligation pour les groupes audiovisuels de publier des garanties d’indépendance éditoriale vérifiables, en cohérence avec les données déjà rendues publiques par RSF, la FEJ et le MFRR.
Pour les journalistes français, l’enjeu est de transformer ce diagnostic extérieur en réflexes internes, depuis le fact checking jusqu’aux arbitrages de bouclage. Les rédactions peuvent s’appuyer sur les travaux de la Fédération européenne des journalistes, de Reporters sans frontières et des organisations partenaires du MFRR pour bâtir des protocoles de protection des sources, de gestion des risques en manif et de réponse rapide en cas d’atteinte à la liberté d’informer. Dans ce contexte, la figure de journalistes d’enquête comme Stéphane Horel, qui a poursuivi pendant des années ses investigations sur les conflits d’intérêts dans l’industrie chimique malgré les menaces de poursuites, rappelle que la liberté des médias se joue aussi dans la capacité à tenir une ligne d’enquête longue, malgré les pressions économiques et politiques. Ces exemples, déjà recensés dans les bases de données et rapports de la mission, servent de repères concrets pour les rédactions qui cherchent à adapter leurs pratiques.
Reste une question, que la mission MFRR-RSF pose en creux à chaque rédaction de presse en France, qu’elle soit nationale, régionale ou issue des nouveaux médias numériques. Que faisons-nous, concrètement, de ces 376 atteintes documentées, de ces procédures bâillon et de ces signaux faibles sur la fragilisation du service public, dans nos conférences de rédaction et nos choix de Une. La réponse ne viendra pas d’un énième communiqué sur la situation de la presse, mais d’un réflexe professionnel partagé : ne jamais se contenter du communiqué, toujours remonter jusqu’à la source qui le contredit, et vérifier, dans les rapports et jeux de données du MFRR et de RSF, ce que disent réellement les faits. C’est à cette condition que les rédactions pourront transformer un rapport d’alerte en outil de travail, et faire de la liberté de la presse non plus un principe abstrait, mais un critère concret de leurs décisions éditoriales quotidiennes.