De l’expérimentation sauvage à la nécessité de règles communes
Dans beaucoup de rédactions, l’utilisation de l’IA par les journalistes ressemble encore à un bricolage discret. Les outils d’intelligence artificielle générative s’invitent dans le travail quotidien, mais sans cadre partagé, sans règles de rédaction explicites, sans transparence sur les contenus produits. Cette utilisation d’IA par les journalistes, sans règles de rédaction communes, crée un angle mort déontologique que la profession ne peut plus ignorer.
Un constat s’impose : la technique a pris de l’avance sur la réflexion éditoriale. Dans les conférences de rédaction, chaque journaliste teste ses propres outils, de ChatGPT aux modèles de langage intégrés dans les suites bureautiques, sans supervision humaine structurée ni validation claire des usages à risque. Les rédactions se retrouvent ainsi avec des contenus et des informations générés ou réécrits par des modèles d’intelligence artificielle, mais sans transparence de processus ni traçabilité des données sources. Le public, lui, reçoit une information délivrée sous la même marque éditoriale, sans savoir quelle part relève du journalisme humain et quelle part de l’intelligence artificielle générative.
La 16e Conférence nationale des métiers du journalisme à Tours, organisée en 2023 par la CPNEJ et les écoles reconnues, a mis ce décalage à nu en opposant pratiques sauvages et pratiques encadrées dans les médias face à l’IA. Les débats, nourris par des enquêtes de la Fédération internationale des journalistes (FIJ, enquête mondiale 2023 publiée à l’automne) et du Reuters Institute (Digital News Report 2023, édition de juin), ont montré que certains journalistes assument une exploitation de contenus assistée par des modèles de langage, tandis que d’autres refusent tout recours à l’intelligence artificielle au nom du respect de la déontologie journalistique et de la lutte contre le désordre informationnel. Entre ces deux pôles, l’enjeu n’est pas de trancher pour ou contre la machine, mais de définir des règles communes d’utilisation de l’intelligence artificielle dans les rédactions, avec des procédures claires de validation et de contrôle éditorial.
Quand la technique précède la déontologie
Le problème, ce n’est pas que les journalistes utilisent des outils d’IA, c’est qu’ils le fassent avant d’avoir posé des garde-fous clairs. Dans plusieurs rédactions nationales, des articles courts, des brèves ou des dépêches réécrites sont déjà des contenus produits avec assistance artificielle générative, parfois sans que la hiérarchie en ait une vision précise. Cette avance de la technique sur la déontologie journalistique fragilise l’indépendance éditoriale et l’exactitude de l’information délivrée.
Les directions invoquent souvent la charge de travail, la pression du bouclage et la concurrence des réseaux sociaux pour justifier ces usages à impact immédiat sur la productivité. Mais l’impact sur l’information et sur la confiance du public reste largement sous-évalué, alors que les utilisations à risque se multiplient dans les rédactions locales comme dans les grands médias. Sans transparence de processus, impossible pour un journaliste de garantir que les données utilisées par les modèles d’intelligence artificielle n’intègrent pas déjà de la désinformation ou des biais massifs.
Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), dans plusieurs avis rendus depuis 2022 et publiés sur son site, rappelle que l’accélération permise par l’IA ne doit jamais remettre en cause les principes des chartes, notamment l’Article 2 de la charte de Munich sur l’exactitude des informations. Ce rappel vaut avertissement pour toutes les rédactions qui laissent se développer des usages d’IA sans supervision humaine systématique ni réflexion collective sur l’impact informationnel. Sans règles communes, chaque journaliste devient son propre régulateur face à l’intelligence artificielle, avec tous les risques de dérive individuelle que cela implique, de la vérification bâclée à la reprise de contenus trompeurs.
Entre productivité et désordre informationnel : ce que l’IA change vraiment au métier
Dans les services web, l’argument massue en faveur de l’IA tient en un mot : vitesse. L’utilisation d’IA par les journalistes pour résumer des dépêches, générer des titres ou proposer des angles promet un gain de temps considérable sur le travail de desk. Mais cette promesse de productivité se paie d’un risque accru de désinformation, surtout lorsque les modèles de langage hallucinent des faits ou mélangent des données hétérogènes.
Les rédactions qui ont intégré ChatGPT ou d’autres outils d’intelligence artificielle générative dans leurs workflows constatent une accélération réelle de la production d’articles, de newsletters et de contenus pour les réseaux sociaux. En 2023, par exemple, le groupe norvégien Schibsted a testé des assistants rédactionnels pour proposer des titres alternatifs et des résumés, tandis que le quotidien espagnol La Vanguardia a expérimenté des outils de génération de brèves sportives. Pourtant, chaque fois qu’un contenu est partiellement généré par une intelligence artificielle, la question de la responsabilité éditoriale se pose avec une acuité nouvelle. Qui répond devant le public si l’information délivrée est erronée, le journaliste qui a relu ou le modèle artificiel qui a produit la première version ?
Le risque majeur tient à la dilution de la responsabilité individuelle du journaliste dans un processus où l’exploitation de contenus préexistants par les modèles de langage devient opaque. Quand un texte est publié, puis diffusé massivement sur les plateformes, le public ne sait plus distinguer ce qui relève du journalisme et ce qui relève de l’automatisation. Dans ce contexte, l’utilisation d’IA par les journalistes sans règles de rédaction communes alimente un désordre informationnel qui profite aux acteurs les moins scrupuleux, qu’il s’agisse de sites de désinformation ou de fermes de contenus automatisées.
Réécriture, vérification, attribution : les lignes qui bougent
Le rewriting est l’un des premiers terrains d’expérimentation de l’intelligence artificielle dans les rédactions, avec des outils capables de reformuler des dépêches en quelques secondes. Certains journalistes y voient un simple prolongement de leurs pratiques habituelles, d’autres y lisent une externalisation silencieuse d’une partie de leur travail vers des modèles artificiels. La frontière entre assistance à la rédaction et délégation de la responsabilité éditoriale devient alors particulièrement floue.
Pour maintenir un niveau d’exigence élevé, plusieurs rédactions ont commencé à formaliser des guides internes sur la manière de rédiger un article de presse exemplaire avec ou sans IA, en s’inspirant de bonnes pratiques partagées entre pairs. La BBC a ainsi publié dès septembre 2023 des principes d’utilisation de l’intelligence artificielle générative, l’Associated Press a mis à jour la même année ses lignes directrices sur l’automatisation éditoriale, et Radio France a adopté en 2023 une charte interne encadrant les expérimentations. Ces documents insistent sur la nécessité de vérifier systématiquement les informations générées, de recouper les données chiffrées et de conserver une supervision humaine forte sur chaque étape. L’utilisation d’IA par les journalistes, encadrée par de telles règles de rédaction, peut alors devenir un levier d’efficacité plutôt qu’un facteur de désordre.
Reste la question de l’attribution, rarement abordée de front dans les conférences de rédaction, alors qu’elle conditionne la confiance du public. Faut-il signaler qu’un article a été partiellement rédigé à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle générative, même si un journaliste en a validé chaque phrase ? Tant que les rédactions n’auront pas adopté de règles communes sur cette transparence de processus, l’impact sur l’information restera difficile à mesurer et les usages à risque continueront de proliférer dans l’ombre, au détriment de la lisibilité des responsabilités éditoriales.
Charte interne, marquage, supervision : ce que l’AI Act ne fera pas à votre place
L’AI Act de l’Union européenne, adopté en 2024 après un accord politique intervenu en décembre 2023, impose un marquage des contenus générés par IA, mais il ne dit rien de la ligne éditoriale. La loi encadre les modèles d’intelligence artificielle et leurs utilisations à risque, sans définir comment les journalistes doivent intégrer ces outils dans leurs pratiques quotidiennes. Autrement dit, l’utilisation d’IA par les journalistes et les règles de rédaction associées restent une responsabilité pleine et entière des rédactions.
Ce vide normatif interne explique le contraste entre des médias face à l’intelligence artificielle qui choisissent l’interdiction totale et d’autres qui laissent se développer des pratiques sauvages. Dans certaines rédactions, la direction a décidé de bannir tout recours à l’IA générative, au nom du respect de la déontologie journalistique et de la protection des sources. Dans d’autres, l’absence de règles communes conduit à une exploitation de contenus générés par des modèles de langage sans supervision humaine systématique ni réflexion sur l’impact informationnel, avec des expérimentations menées au cas par cas par des équipes numériques ou des desks thématiques.
Une charte interne sérieuse devrait articuler plusieurs principes simples mais contraignants pour les journalistes et les managers. D’abord, l’obligation de transparence de processus, avec une mention claire des usages d’IA dans la chaîne de production éditoriale, même si cette mention n’apparaît pas toujours dans l’article publié. Ensuite, le respect de la déontologie, avec un rappel que l’intelligence artificielle ne peut pas être utilisée pour contourner les règles sur la vérification des informations, la protection des sources ou la dignité des personnes.
Rémunération des contenus et responsabilité éditoriale
Un autre angle mort tient à la rémunération des contenus journalistiques utilisés pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle générative. Les corpus qui nourrissent ces modèles intègrent massivement des articles, des enquêtes et des analyses produits par des journalistes, sans compensation systématique pour les rédactions concernées. Cette exploitation de contenus publiés puis diffusés sur les plateformes pose une question de justice économique autant que de souveraineté éditoriale.
Les syndicats de journalistes et plusieurs groupes de presse plaident pour des accords de licence qui reconnaissent la valeur des informations produites par les rédactions. Des négociations ont ainsi été engagées en 2023 et 2024 entre des éditeurs de presse européens et plusieurs fournisseurs de modèles d’IA générative, sur le modèle des accords conclus entre certains médias américains et des plateformes technologiques. Sans ce rééquilibrage, l’utilisation d’IA par les journalistes et les règles de rédaction qui l’accompagnent risquent de légitimer un système où les médias alimentent gratuitement les modèles qui les concurrencent. La supervision humaine ne doit pas seulement porter sur la vérification des faits, mais aussi sur la manière dont les données éditoriales sont réutilisées par les acteurs technologiques.
Enfin, la responsabilité éditoriale ne peut pas être diluée dans un partenariat flou avec des fournisseurs de technologies d’intelligence artificielle. Chaque rédaction doit pouvoir expliquer au public comment elle utilise ces outils, quels contenus produits en dépendent et quelles garanties sont apportées en matière de respect de la déontologie. Sans cette clarté, l’AI Act restera un cadre lointain, tandis que les usages à impact réel sur l’information continueront de se jouer dans l’opacité des open spaces.
Informer le public sur l’IA : la transparence comme ligne éditoriale
La question la plus sensible, et la plus évitée, tient à la relation avec le public. Les rédactions peuvent-elles continuer à parler d’intelligence artificielle dans leurs colonnes sans dire comment elles l’utilisent en interne pour produire des informations ? Cette dissonance fragilise la crédibilité des journalistes, surtout quand les mêmes médias face à l’intelligence artificielle publient des enquêtes sur les dérives des plateformes.
Certains groupes audiovisuels, en misant massivement sur les plateformes de diffusion, illustrent cette tension entre innovation et transparence. Quand un service public met ses journaux télévisés sur YouTube, il redéfinit le rapport entre médias traditionnels, réseaux sociaux et circulation de l’information. Dans ce contexte, l’utilisation d’IA par les journalistes et les règles de rédaction qui l’encadrent devraient être expliquées au public avec la même précision que les choix de diffusion, par exemple dans des pages « méthodes » ou des rubriques dédiées à la fabrique de l’information.
La transparence ne signifie pas transformer chaque article en note de bas de page sur les outils utilisés, mais assumer une politique éditoriale claire. Une rédaction peut décider que tout contenu produit avec assistance d’intelligence artificielle générative fera l’objet d’une mention discrète, mais explicite, en bas de page. Une autre peut choisir de réserver ces usages à des tâches de back office, en excluant toute intervention directe sur les articles publiés.
Rebâtir la confiance, phrase par phrase
Pour un rédacteur en chef, la vraie question n’est pas de savoir si l’IA est bonne ou mauvaise, mais comment elle modifie la promesse faite au lecteur. Quand un journaliste signe un papier, il engage sa responsabilité sur l’exactitude des informations, la qualité des données et la cohérence des nouvelles rapportées. Si une partie du texte provient d’un modèle d’intelligence artificielle, cette responsabilité doit être clarifiée, pas diluée.
Les chartes d’éthique journalistique rappellent que le public a droit à une information délivrée honnêtement, sans manipulation ni dissimulation des méthodes employées. Intégrer l’IA dans les rédactions sans règles communes revient à accepter que des contenus produits par des systèmes artificiels circulent sous le même label de confiance que les enquêtes les plus exigeantes. À terme, ce flou nourrit le désordre informationnel et affaiblit la capacité des journalistes à se poser en rempart contre la désinformation.
La profession a déjà traversé d’autres révolutions techniques, de la rotative au direct en continu, sans renoncer à ses principes fondamentaux. L’enjeu, aujourd’hui, est de faire de l’utilisation d’IA par les journalistes un objet de débat éditorial, pas seulement un sujet de formation technique ou de négociation sociale. Au bout de la chaîne, ce n’est pas le communiqué qui compte, mais la source qui le contredit.
Chiffres clés sur l’IA et les rédactions
Infographie à intégrer : un encadré ou un visuel synthétique peut reprendre les données ci-dessous pour faciliter la lecture et le partage sur les réseaux sociaux, avec une mention explicite des sources et des dates de publication.
- Selon une enquête de la Fédération internationale des journalistes (FIJ, enquête mondiale 2023 auprès de plus de 1 300 journalistes dans 70 pays, résultats publiés en octobre 2023), plus de 60 % des rédactions interrogées déclarent expérimenter au moins un outil d’intelligence artificielle dans leur production éditoriale, mais moins d’un tiers disposent d’une charte écrite encadrant ces usages.
- Une étude du Reuters Institute (Digital News Report 2023, panel de journalistes et responsables éditoriaux dans une vingtaine de pays, parue en juin 2023) montre qu’environ 40 % des journalistes interrogés utilisent des modèles de langage pour des tâches de résumé ou de rewriting, tandis que seulement 15 % informent systématiquement leur hiérarchie de ces pratiques.
- La Commission européenne estime, dans ses travaux préparatoires à l’AI Act publiés entre 2022 et 2023, que les grands modèles d’IA générative ont été entraînés sur des corpus comprenant plusieurs centaines de milliards de mots, dont une part significative de contenus journalistiques publiés en ligne, sans mécanisme de rémunération systématique pour les rédactions concernées.
- Un sondage réalisé par Reporters sans frontières (RSF, baromètre 2023 sur la confiance dans l’information, échantillon représentatif de lecteurs et d’internautes dans plusieurs pays européens, publié au printemps 2023) indique que plus de la moitié du public dit craindre que l’IA augmente la désinformation, mais moins d’un quart des répondants savent si leurs médias de référence utilisent déjà des outils d’intelligence artificielle dans la production d’articles.